Les origines du Systema

Mythes et réalité

Depuis la dissolution de l’URSS en 1991, le Systema a connu un formidable essor. Avant que sa pratique ne soit ouverte à tous, celui-ci était principalement destiné à certaines divisions de forces d’élites, comme les Spetsnaz(1). Du fait du peu d’informations historiques disponibles durant l’ère soviétique, il est difficile de retracer clairement les étapes de son élaboration. Le Systema, tel que nous le connaissons aujourd’hui, serait le résultat de l’assimilation du Samoz avec les principes de différents arts martiaux slaves et asiatiques.

Le Systema proviendrait donc du développement d’un projet s’échelonnant sur plusieurs générations d’instructeurs de combats corps à corps, notamment depuis le Club Dynamo(2) de Moscou entre les années 1920-1980 dans lequel ont été élaboré le Samoz puis le Sambo.

Le Samoz (Самоз, abréviation du russe Samozachtchita, Самозащита, self-défense) est un système de combat créé par Viktor Spiridonov (1882-1944) pendant la Première Guerre mondiale, permettant de faire face aux pires scénarios, dans les conditions les plus extrêmes et en situations de combat défavorables, en tenant compte des facteurs de stress, de peur et de désespoir. Viktor Spiridonov introduit dans son système des éléments de gymnastique militaire appliquée (exercices de conditionnement physique et psychologique), des connaissances approfondies de la biomécanique du corps humain et des techniques de Ju-jitsu(3). Il perfectionnera son système tout au long de sa vie, en sillonnant l’Europe afin de sélectionna les meilleures techniques de boxe anglaise, de boxe française et d’escrime. Il voyagera aussi en Mongolie, en Chine et en Inde pour étudier les traditions martiales Mongol-Védique. Sous la tutelle du NKVD, à partir des années 1930, le Samoz se décline en plusieurs styles afin de répondre aux besoins des différentes agences gouvernementales de sécurité (NKVD, Guépéou, direction générale des renseignements de l’État-Major des forces armées, SMERSH). Après la chute du bloc soviétique au début des années 1990, le Samoz aboutira aux différents styles de Systema : Ryabko Systema, ROSS Systema, Kadotchinkov Systema, Systema Spetsnaz, Svetailo Systema, Sidorov Systema, etc.

Le Sambo (Самбо), quant àlui, est non seulement un art martial mais aussi un sport de combat soviétique créé dans les années 1930, mélangeant principalement le judo, la boxe et la lutte. Le Sambo provient d’une contraction de Samozachtchita Bez Oroujiya (Самозащита без оружия), qui signifie mot à mot Self-défense « sans arme ». Le système est le résultat d’un travail de collaboration entre Viktor Spiridonov, Vassili Ochtchepkov (1893-1937), militaire et pionnier du judo soviétique dans les années 1910, et Anatoli Kharlampiev (1906-1979), instructeur de culture physique, maître émérite et entraîneur honoré des sports de l’URSS. On retrouve dans ce système divers influences asiatiques, notamment celles du Taijutsu(4) et de l’Aïkijutsu(5)

Le lien entre Samoz, Sambo et Systema, comme toujours lorsqu’il s’agit d’archives soviétiques, reste flou. Certaines informations sont contradictoires. Cependant, le nom de Ryabko revient toujours. Certains témoignent qu’un membre du fameux Club Dyamo de Moscou aurait enseigné à Mikhail Ryabko, alors âgé de 14 ans, le Samoz de Spiridonov. D’autres affirment qu’il aurait commencé à étudié le Samoz avec un des gardes du corps personnel de Staline à partir de l’âge de cinq ans avant d’intégrer les Spetsnaz à quinze ans. Ryabko, quant à lui, se montre très discret sur l’origine du Systema, et dit que l’influence principale de son système de combat viendrait plutôt de son père et de son oncle…

Mikhail Ryabko (1961-2023) a été Colonel de l’Unité des Opérations Spéciales (Spetsnaz) de l’armée russe, instructeur en chef de la formation tactique de l’équipe d’intervention d’urgence, conseiller auprès du Juge suprême de la Fédération de Russie et auteur de plusieurs ouvrages tactiques. Ryabko est le fondateur du Ryabko Systema(6) également connu sous le nom de Poznai Sebia, que l’on traduit usuellement par « Connais-toi Toi-même ». Ryabko a également été l’instructeur du Capitaine Vladimir Vassiliev. Les deux hommes inaugurent en 1993 le Systema Head Quarter(7) de Toronto (Canada), centre d’entrainement et de perfectionnement dans lequel Vassiliev développera à partir des années 2000 une approche de plus en plus interne.

Il existe d’autres styles de Systema. L’un d’entre eux, le Systema Kadotchnikov(8), développé par la famille Kadotchnikov dès 1962, se fonde en partie sur le Samoz de Spiridonov ainsi que sur des formes russes de combat au corps à corps, datant de la Seconde Guerre mondiale. L’apprentissage réside dans l’étude dela biomécanique et des lois de la physique appliquées au combat. L’enseignement met l’accent sur le fait d’être capable d’utiliser un minimum d’énergie pour un maximum d’efficacité.

Le Retouinskikh Systema(9) ou ROSS (Российская Отечественная Система Самозащиты, Rossiyskaya Otechestvennaya Systema Samozashchity ou Système de self-défense d’origine russe) se définit comme une méthodologie permettant d’augmenter les performances au combat et applicable à n’importe quel art martial. Ce style a été développé par Alexandre Retouinskikh en 1990. Le système s’appuie sur le Samoz de Spirodonov, le Sambo d’Oshchepkov et de Kharlampiev, le judo, la boxe et le Kadotchnikov Systema. On y trouve également des emprunts de styles de combat tel que le Tverian Buza(10) ainsi que la systématisation des arts martiaux indigènes slaves et de leurs méthodes d’entraînement.

Le Systema Spetsnaz est fondé en 2001 par Vadim Starov, un ancien militaire des forces spéciales (Spetsnaz) de l’armée de l’air. Le système est inspiré du Kadochnikov Systema.

Il existe bien d’autres écoles de par le monde, comme celle de Valantin Talanov, Konstantin Kamarov ou Vladimir Zaykovskiy, et en faire une liste exhaustive serait impossible… En France, Jérôme Kadian(11) sera le premier instructeur certifié par Vladimir Vasiliev, puis Senior Instructeur par Mikhaîl Ryabko et Vladimir Vasiliev en 2003. En 2014, il décide de continuer son apprentissage avec Valentin Talanov, un des plus anciens élèves de Mikhail Ryabko, et devient le premier instructeur certifié de Systema Talanov.

Le Systema moderne met l’emphase sur l’aspect civile plutôt que militaire. L’adaptation à la législation en fait un art ayant pour principe la non-destruction de l’adversaire.

L’objectif est [également] de s’assurer que l’entraînement et l’attitude du pratiquant ne nuisent ni à son corps ni à sa psyché, ni à celle de ses partenaires. Le Systema est conçu pour créer, développer et renforcer le corps et la psyché.

Vladimir Vassiliev

Le Systema trouve donc son origine dans plusieurs sources, parmi lesquelles les influences principales se retrouvent surtout dans le Samoz de Spiridonov et certains corpus d’art martiaux asiatiques, comme le judo et le jujitsu. D’aucuns s’aventurent à narrer que l’origine du Systema viendrait du temps des Bogatyrs, héros de contes et chant épiques, réalisant des prouesses à caractère patriotique ou religieux dans les avant-postes de l’ancienne Rus’ au 10ème siècle. D’autres certifient que le Systema proviendrait des Cosaques, mais aucune preuve historique est venue corroborer cette filiation.

Vassiliev, quant à lui, nous transmet un récit mythique(14): « Les fondations du Systema. proviennent de la chrétienté orthodoxe. C’est un style issu des monastères de Russie. C’est toute une culture qui émergea des monastères dans l’ancien temps. Un campement était construit sur les berges d’une rivière ou d’un lac, il y avait un fort et la structure principale du campement était toujours une église. Les personnes qui défendaient ce fort étaient des moines, des religieux, et c’est pourquoi la racine de cet esprit guerrier est vraiment la chrétienté. Les guerriers qui participaient aux batailles défendaient activement leur pays. Une fois devenu vieux, ils se retiraient dans les monastères et enseignaient aux nouvelles générations. C’est la raison pour laquelle tout est basé sur la foi. Les guerriers âgés désiraient aller dans les monastères pour se repentir de leurs pêchés et continuer à combattre le mal sur un plan spirituel à travers la prière et une vie vertueuse. »

Il n’existe bien sûr aucune source historique à ce récit. Vassiliev ne donne aucune indication sur l’époque ni même le lieu. Tout comme les grands mythes fondateurs des arts martiaux chinois, ceux-ci servaient plutôt à transmettre une philosophie, une éthique et une identité culturelle forte à travers la croyance d’une transmission séculaire, plutôt qu’une vérité historique. Dans un prochain article (intitulé La Forme et le Sans-Forme), nous développerons pourquoi cette idée de transmission capable de traverser l’Histoire mouvementée de la Russie médiévale à nos jours, n’est pas crédible, d’autant plus pour un art aussi flexible que le Systema.

Il semblerait donc que ces différentes origines lointaines soient des fictions issues de campagnes nationalistes et de désinformation menée par les Services secrets soviétiques jusqu’en 1982, dont l’objectif était de favoriser et de promouvoir le patriotisme durant la période de la Guerre Froide et nier l’importance des influences étrangères. La propagande était si importante pour l’appareil étatique que Vassily Ochtchepkov, pourtant fondateur du Sambo, fut exécuté par la Police secrète en 1937 dans un Goulag de Sibérie, pour avoir simplement associé que les bases du Sambo reposaient sur le judo et le jujitsu…

Il est possible d’émettre une dernière hypothèse sur les origines du Systema(12) : l’influence des migrations chinoises empruntant la « Route de Sibérie », des pistes chamelières longeant en partie les frontières sino-russes donnant forme aux phénomènes appelés « Ruée vers la Mandchourie » (闖關東, Chuang Guangdong) et « Marcher par la Porte de l’Ouest » (歨西口, Zou Xikou, ) durant une période s’étalant du 18ème siècle jusqu’au début du 20ème siècle. Partant principalement du poste-frontière Shahukou, au nord de la province du Shanxi, les groupes en déplacements traversaient également le nord du Heibei avant d’atteindre la Mongolie et la Sibérie. Il est intéressant de noter aussi la présence russe sur le territoire chinois depuis le 18ème siècle. En effet, les caravanes du Tsar, les Celoval’niki se voyaient mettre à disposition des bâtiments pour loger les hommes, des entrepôts pour les marchandises et des écuries. Les caravanes russes se composaient d’un ensemble très hiérarchisé pris en main par le gouvernement incluant interprètes, secrétaires, ouvriers et cosaques qui assuraient la sécurité. Du côté chinois, les caravanes faisaient appel à des Maîtres-escorteurs, spécialistes d’arts martiaux dont l’héritage le plus connu en Occident au 20ème siècle sera le Xing Yi Quan (形意拳).

Il a toujours existé une porosité entre les Maîtres-escorteurs et les Brigands, les confréries hors-la-loi qui sévissaient le long des routes caravanières. Il n’était pas rare que les Maîtres-escorteurs fussent des chefs de clan de brigands et inversement, que certains chefs soit d’anciens Maîtres-escorteurs ou ex-officiers de l’armée. La politique chinoise pendant près de trois siècles visait davantage à maintenir l’équilibre relationnel entre Marchands et Brigands par l’intermédiaire de « droits de passage » plutôt que de tenter l’élimination des Brigands. Certains clans de brigands pouvaient compter des centaines d’individus organisés en réseaux tentaculaires difficiles à démanteler. Ces derniers ne formaient pas non plus un bloc homogènes. La concurrence et la rivalité des clans permettaient à l’Empire de traiter avec les uns et les autres, d’établir des accords en échange de services etc. Par ailleurs, certains d’entre eux constitueront lors de la chute de la dynastie des Ming (1368 – 1644), les fondations de Sociétés Secrètes comme celle du Lotus Blanc, des Lanternes Rouges ou de la Société du Ciel et de la Terre. A la fin de la dynastie des Qing (1644 – 1912), ces Sociétés Secrètes évolueront en organisations mafieuses plus connues aujourd’hui sous le nom de Triades. Cette ambivalence entre Maîtres-escorteurs et Chefs de Brigands a permis un brassage de techniques martiales qui aurait été impossible autrement. Les clans étaient nomades et possédaient de nombreux camps et lieux de replis hors des frontières chinoises. Certains individus les quittaient et s’installaient derrière les frontières, se mêlant aux migrations paysannes, d’autres, venus de Sibérie ou de Mongolie, venaient gonfler leurs rangs. Les migrations successives de ces catégories sociales particulières (et en marge de la société chinoise) ont très probablement influencées les arts martiaux des autochtones. Il est donc très probable que bon nombre de techniques chinoises aient pu se transmettre au sein de populations mongoles et sibériennes et peu à peu gagner la Russie.

L’influence chinoise dans les arts martiaux russes ne s’arrête pas à celles des routes du thé. Tandis que pendant les années 1930, certains enchaînements de Baji Quan standardisés faisaient partie du cursus obligatoire de différentes académies martiales, telles que l’Académie Centrale des Arts Martiaux de Nanjing (南京中央国术馆) ou l’Académie Militaire de Guilin (桂林军校第六分校), Wu XiuFeng, expert originaire de Mengcun (berceau du Baji Quan), fut enrôlé par le Parti Communiste Chinois comme instructeur de l’Armée Rouge au sein de son fief de la république soviétique du Jiangxi(13).

Aujourd’hui, le Systema continue d’évoluer. Son essor mondial apporte des éléments extérieurs insolites, propre au parcours de chaque instructeur et pratiquant. Des éléments de Boxe thaïlandaise, de Wing Chun Quan(咏春拳) ou de Tai-Chi Quan (太極拳), mais aussi de Chin-Na (擒拿) ou de Capoeira apparaissent. Le Systema s’enrichit de toutes ses influences pour grandir, se développer, s’affiner et s’adapter aux besoins de chacun. Contrairement à beaucoup d’art martiaux, le Systema est un art inclusif dont la spécificité est justement d’absorber ce qui émane de l’extérieur afin d’être adaptable à tous et à tout type de situation.

Mickael B

Notes

(1) Spetsnaz (russe : Спецназ) est la contraction de Spetsial’noïe Naznatchéniyé (nom complet en russe : Войска специального назначения, « forces à désignation spéciale/d’affectation spéciale »). Ce terme désignait à l’origine les forces spéciales de l’armée soviétique, créées au début de la guerre froide. Il était cependant ambigu car aussi utilisé pour désigner diverses formations, y compris des unités expérimentales ou de nature temporaire, ou des unités spécialisées. (source: Wikipedia)

(2) Club omnisport russe situé au nord-ouest de la ville de Moscou, fondé en 1923 au sein du club d’Orekhovo par Félix Dzerjinski, créateur et patron de la Tchéka (la police politique du régime). Le Dynamo fut le centre d’entrainement du KGB (anciennement NKVD) pendant l’ère soviétique. Viktor Spiridonov a été le premier instructeur à y être engagé, spécifiquement pour former les troupes spéciales de Joseph Staline. (source: Wikipedia)

(3) Le ju-jitsu, (柔術, littéralement : « art de la souplesse »), regroupe des techniques de combat qui furent développées par les samouraïs durant l’époque d’Edo. Elles enseignaient aux samouraïs et aux bushis à se défendre lorsque ceux-ci étaient désarmés lors d’un duel ou sur le champ de bataille. (source: Wikipedia)

(4) Le taijutsu (体術) est un art martial d’origine japonaise. Il s’agit d’une ancienne appellation générique aux méthodes de combat à mains nues, parfois connue sous le nom de koshi no mawari et d’où est ressorti le concept de jūjutsu (littéralement : « art de la souplesse »). Anciennement, le taijutsu tout comme le jujutsu, étaient souvent associés et/ou issus du yawara. (source: Wikipedia)

(5) L’Aikijutsu (合気術) ou Aïki-no-jutsu (ancien terme dont la première apparition daterait de 1873 selon certains ou du milieu du 16ème siècle selon d’autres) est un art de l’harmonisation des énergies. Cet art de combat est basé sur le principe de coordination entre l’attaque et la défense : rassembler (aï) son énergie (ki) puis l’harmoniser (aï) avec les forces (ki) contraires ou opposées, afin d’acquérir la possibilité de contrôler toute situation conflictuelle. (source: Wikipedia)

(6) systemaryabko.ru — Mikhail Ryabko, fondateur du Ryabko Systema

(7) russianmartialart.com — Mikhail Ryabko et Vladimir Vassiliev, fondateurs du Ryabko-Vassiliev Systema

(8) kadochnikov.info — Arkady Alekseïevitch Kadotchnikov, fondateur du Kadotchnikov Systema : (Официальный сайт Системы Кадочникова А. А.)

(9) anross.ru — Alexandre Retouinskikh, fondateur du ROSS : Федерация Русского Боевого Искусства – Российская Отечественная Система Самозащиты (РОСС)

(10) La Buza ou Tverian Buza est un art martial originaire des villages de la région de Novgorod, dans le nord-ouest de la Russie. Il a atteint son apogée dans la seconde moitié du XXe siècle. La buza est toujours présente lors des fêtes villageoises (Crudelli, C. (2010). The Way of the Warrior: Martial Arts and Fighting Skills from Around the World, London: Dorling Kindersley, p. 278)

(11) systemafrance.com, fondateur, Jérôme Kadian

(12) Laurent Chircop-Reyes — Des Compagnies Caravanières Aux Arts Martiaux, Les maîtres-escortes en Chine du Nord, du18ème au 20ème siècle – Editions Hémisphères, Coll. Asie en Perspectives, 2023.

(13) Collectif, 孟村回族自治县志 (Annales du Comté Autonome Hui de Mengcun), 科学出版社,‎ 1993 (ISBN 7-03-003668-9) et Collectif, 沧州武术志 (Chroniques Martiales de CangZhou), 河北人民出版社,‎ 1991 (ISBN 7-202-00961-7)

(14) Par Mark Hemels, Meibukan Magazine n°3 – septembre 2004 (Traduction: Olivier David)